D-20
Ya regresso
Retour de vacances.
On reprend ses habitudes.
Invariablement Lima me donne envie de parler d’elle.
Grand ménage de la Casa Taller. Désinfection. Désincrustation.
Pas le temps de récurer alors on nettoie en surface.
La saleté restera encastrée, un coup de balai et puis s’en vont.
Juste le temps de ranger jeux de société, crayons, peinture, dames, pions et puzzle.
J’étale tout autour de moi pour faire de l’ordre, me relève,
un pas en arrière et le pied gauche dans le sceau.
Eau sale et produit détergent jusqu’à la cheville.
Au point ou j’en suis, je me sens crasseuse mais tampis.
Nous sommes trois ce soir : première sortie de rue de l’année.
Mey, Edu et moi arpentons les rues avant de retrouver les enfants sur la place.
Ils sont là, les yeux encore une fois plein de terokal.
Je m’assoie par terre entre deux crachats
et joue au Puissance 4 avec E que je retrouve avec plaisir.
Je vais te tuer La Gringa me dit il en se marrant.
Je ne m’appelle pas La Gringa,
Dis la Francesa, la Franchute si tu veux, Nadège je m’appelle.
A coté de lui C et sa petite fille MJ qui n’a pas plus de deux ans.
On sent bien que son existence ne tient qu’à un fil passablement ténu.
C’est la maman qui sirote le biberon à moitié plein de son enfant.
C fouille frénétiquement la tête de MJ, quand elle trouve un pou,
elle l’écrase du bout des ongles.
C se gratte la tête à tout bout de champs, qui se trouve à quelques centimètre de la mienne.
A ma droite, un bruit crissant.
Le bruit de chaussures qui glissent sur un mur.
Le bruit d’un gamin à la verticale, cinq mètres au dessus de moi.
J grimpe au lampadaire.
Démonstration de force, les adolescents adorent ça.
La jolie AL se meut comme une sirène, elle est d’une beauté qui ensorcèle.
Elle a arrangé ses longs cheveux qui cachent une partie de son visage.
Elle camoufle un cocard : une crise de jalousie d’une autre fille
la nuit du nouvel an.
Une nouvelle tête aussi, L, 16 ans,
Il ne doit pas peser plus de 40 kilos,
pas plus épais qu’un trait dans l’air.
Ses longs doigts maigres déplacent les dames,
son corps frêle est pourtant agiles et vifs malgré 6 ans de vie dans la rue.
Nous rentrons.
Je slalome sur le trottoir car les cafards sont aussi de sortie ce soir.
La peau me gratte de toute cette crasse,
Les acariens ont élu domicile sur ma chair.
Je suis revenue dans le berceau de Lima.
Je monte dans mon minibus.
Assise à l’avant, je détaille le paysage du véhicule.
Du volant qui a perdu son habillage partent des dizaines de fils et de câbles.
Les compteurs ne s’abritent plus derrière une vitre,
d’ailleurs ils ont aussi perdu leurs chiffres et leurs aiguilles.
Je sens bien que mon attitude nonchalante à quelque minuit passé
déconcerte un peu mon entourage.
Le regard franc, les mains dans les poches et un sourire en coin,
j’ai laissé ma casquette au placard.
Ce ne sont pas des manières d’étrangère dans les nuits de Lima.
Je suis à l’aise. Je suis conquise, presque chez moi.
Paris ou Lima (sans comparaison aucune), après tout ?